Le manoir de Ballechin partie II

Replantons le décor : le manoir de Ballechin a été habité par le Major Robert Stuart, un homme excentrique. À sa mort, de nombreux phénomènes troublants et inexplicables se passent au manoir, au point de faire fuir la famille Howard. L’affaire s’ébruite et la rumeur que le manoir est hanté se propage. Lord Bute, vice-président de la SPR (Society for Pcychical Research) entend les rumeurs qui courent au sujet du manoir de Ballechin et décide de financer une enquête pour tirer toute cette histoire au clair.




L’installation

 

Lord Bute et Ada Freer

 

Dans un premier temps, Lord Bute propose au Colonel Taylon, l’un des 7 membres fondateurs de la London Spiritualist Alliance, une association qui travaille en collaboration avec la SPR, de prendre la direction des opérations et de se rendre à Ballechin pour enquêter. Mais, le Colonel, trop préoccupé par la santé d’un de ses proches, ne peut s’engager à résider en permanence au manoir. Par contre, il veut bien participer à l’enquête. 

Alors Bute se tourne vers Ada Goodrich Freer, une médium reconnue, et lui demande de mener l’enquête. Cette dernière accepte et réunit autour d’elle un groupe d’enquêteurs.

Début février 1897, le Colonel Taylor, à la demande de Lord Bute, signe un bail de trois mois pour le manoir de Ballechin avec la famille Stuart. Il garde secret le motif de son installation.

L’équipe de recherche mandatée par Lord Bute s’installe alors au manoir. Elle est composée d’Ada Goodrich Freer, de Constance Moore, médium et fille de feu le révérend Daniel Moore, aumônier de la Rein, du Colonel Taylor, du Marquis de Bute et de trente-cinq autres témoins indépendants, dont certains ne sont pas au courant de la réputation du manoir.

D’après Ada Freer, le but est de s’installer dans la demeure comme si c’est un lieu de vacances, de ne pas accentuer les phénomènes de hantise, de ne pas en parler, d’y rendre la vie la plus agréable possible et de voir si les choses arrivent sans jamais les provoquer. Les invités ou témoins ont tous été sélectionnés sans aucun critère spécifique, faisant ainsi un panel représentatif de la nature humaine. Il y a onze femmes et vingt et un hommes. Parmi les hommes se trouvent le correspondant du Times, trois soldats, trois avocats, deux hommes de lettres, un artiste, deux hommes d’affaires, quatre membres du clergé, un médecin et cinq oisifs.

En plus de l’équipe de recherche, il y a monsieur et madame Robinson, maître d’hôtel et cuisinière, qui séjournent en permanence au manoir, ainsi que Carter et Hannah, les femmes de ménage. Mademoiselle Freer les a engagés à Édimbourg en prenant soin de les choisir calmes et d’un certain âge. Bien entendu, aucune de ces personnes n’est au courant de la rumeur qui coure au sujet du manoir de Ballechin.

Le 3 février 1897, le groupe d’enquêteurs débarque au manoir sous la neige. Tout le monde prend place au château.

Très vite, les phénomènes paranormaux vont être rapportés. Dès la première nuit, les employées de maison vont se plaindre d’avoir entendu un prêtre réciter son office toute la nuit. Cette manifestation va se répéter tout au long du séjour.

 

L’enquête

 

Le 6 février 1897, après avoir entendu de nombreux témoins lui relater des faits de hantise, Ada Goodrich Freer décide de faire une séance de spiritisme à l’aide d’une planche Oui-Ja afin d’entrer en contact avec les esprits qui hantent les lieux.

Durant cette séance, les prénoms Ishbel (le nom de l’inconnue du portrait dans la bibliothèque) ainsi que le prénom Margaret sont mentionnés plusieurs fois en gaélique, sans aucun lien avec les questions posées. La séance s’arrête. Ada remercie les esprits. Elle sait que des esprits hantent le manoir, mais elle n’a pas réussi à établir le contact avec l’un d’eux précisément. La séance est floue et a été très perturbée.

Les invités décident d’aller faire une promenade pour se changer les idées et s’aérer l’esprit après une séance de spiritisme plutôt perturbante. Alors qu’ils marchent en silence près d’un ruisseau gelé, Ada Freer se fige. Il fait sombre, pourtant sur la rive opposée, elle voit la silhouette fantomatique d’une femme qui se déplace lentement sur la neige, habillée comme une nonne, le visage pâle et fermé. Brusquement, l’apparition s’arrête et fixe un moment la médium. Après quoi, elle se remet en route, grimpant une pente invisible qui semble impossible à monter, puis disparaît.

L’apparition d’une religieuse est inattendue, car aucune religieuse n’est morte sur les lieux. Et pourtant, cette apparition a été signalée à plusieurs reprises, par de nombreux témoins. Il doit bien avoir une religieuse qui hante le manoir de Ballechin. Elle a été vue à plusieurs endroits du manoir, parfois seule, parfois accompagnée d’une religieuse plus âgée. Et lorsqu’elles se manifestent ensemble, les deux femmes semblent discuter entre elles, la plus âgée semblant consoler l’autre.

Les enquêteurs décident d’étudier l’histoire de la famille Stuart et découvrent que la sœur du Major (qui n’était autre que la mère de John le neveu) avait été veuve très tôt et était entrée au couvant après le décès de son mari. Cette dernière s’appelait Isabelle Stuart. Elle avait 35 ans lorsqu’elle intégra les ordres et qu’elle reçut Margaret comme nom de religieuse. L’apparition qu’avait vue Ada Freer semblait plus jeune.

Il ne pouvait pas s’agir d’Ishbel, le premier nom donné lors de la séance de spiritisme, puisque cette femme était immortalisée dans un tableau, n’était pas une nonne, mais plutôt une bourgeoise.

Les enquêteurs décident de fouiller le passé d’Isabella Margaret, qui est le deuxième nom donné lors de la séance de spiritisme, sans que rien de particulier soit découvert. Ada Freer en déduit qu’Ishbel est la première nonne plus jeune et Isabella, la plus âgée. Elle écrit à Lord Bute pour lui narrer ses observations. Voici un extrait de cette lettre :

« Ishbel me paraît être mince et de taille normale. Je ne suis pas sûre de pouvoir donner la couleur de ses cheveux, mais ils me semblent sombres. Il y a une intensité dans son regard qui est rare dans les yeux de couleur claire. Le visage, tel que je le vois, est empreint d’une douleur mentale, de sorte qu’il serait peut-être juste de dire qu’il semble lui manquer dans cet état le repos et la douceur que l’on cherche dans la vie religieuse. Son aspect ne présente aucune particularité. Ses vêtements sont noirs, son visage est blanc, et elle m’a semblé montrer lorsqu’elle marche un petit bout d’une sous-robe. Elle parle plutôt d’une voix haute et jeune. Ses larmes m’ont semblé passionnées et sans retenue. »

Quelques jours plus tard, Ada Goodrich Freer décide de faire une nouvelle séance de Oui-ja, au cours de laquelle, les spirites demandent l’âge d’Ishbel au moment de sa mort. La réponse est qu’Ishbel vit encore et que son âge est de 59 ans.

Les enquêteurs en déduisent que la nonne plus âgée est la sœur du Major, mais le mystère demeure toujours pour la plus jeune. On évoque, alors, la jeune servante du Major Stuart, celle morte précocement, mais elle n’est jamais rentrée dans les ordres.

 

La messe

 

Tout au long de leur séjour, les résidents du manoir de Ballechin, enquêteurs et invités, ont été témoins de phénomènes très curieux et étranges. Des coups, parfois violents, dans les murs, des claquements, des crépitements, des cliquetis, des détonations, des explosions, des martèlements, des bruissements d’ailes d’oiseau, des bruissements d’une robe de soie, des bruits de corps tombant sur le sol, des bruits de pas, parfois lourds, parfois légers, souvent claudicants, des gémissements, des voix, parfois douces, parfois fortes et menaçantes, aussi bien féminines que masculines… Certains ont eu comme l’impression d’être oppressés, d’autres ont vu leurs draps être tirés ou soulevés, leur lit bouger ou se sont réveillés brusquement parce que quelqu’un tambourinait à la porte de leur chambre.

D’autres apparitions ont été signalées, des fantômes, comme les religieuses, des spectres à forme humaine, le spectre d’un vieil homme, d’une vieille femme au visage malveillant… Chose plus étrange encore, à plusieurs occasions, un crucifix en bois brun s’est brièvement matérialisé devant plusieurs témoins pour disparaître soudainement.

Ce crucifix de bois brun apparaît brièvement à plusieurs personnes, crucifix tantôt tenu par une main spectrale ou pas une grande femme vêtue d’une robe moulante grise. Cette apparition est toujours annoncée par un froid glacial, ce qui est un signe très négatif.

De nombreuses manifestations canines ont été aussi rapportées, des piétinements de pattes, des bruits de queues fouettant l’air, des frôlements, de légères bousculades, des aboiements… Le spectre d’un épagneul noir a été vu à plusieurs reprises.

Par ailleurs, les chiens présents et accompagnant leurs maîtres au manoir de Ballechin sont très perturbés. Le chien d’Ada Freer, Spook, s’est montré particulièrement agité une nuit et sa maîtresse a vu deux grosses pattes noires d’un chien désincarné en appui sur sa tablette de nuit.

Plusieurs invités du manoir sont catholiques et commencent à demander l’intervention de l’Église. Ada Goodrich Freer, qui s’inquiète des petites mines fatiguées des invités, demande à deux prêtres et à un évêque de sa connaissance de l’aider. Même son chien Spook est dans un état lamentable. Nerveux, il se réveille plusieurs fois dans la nuit en grognant et il refuse de s’alimenter.

Pour les deux prêtres déjà installés au manoir, les phénomènes sont d’origine maléfique. Ainsi, il est décidé que l’évêque donne une messe. La veille de la cérémonie, Ishbel se montre à Ada Freer. Le spectre semble angoissé, soucieux.

La messe est dite au matin du 6 mai 1897, dans la salle du rez-de-chaussée, l’autel placé devant la fenêtre. Au cours de la cérémonie, Ishbel fait son apparition dans le jardin, habillée d’une robe noire, comme celle que portent les femmes de chambre. Elle semble soulagée et sereine. Margaret aussi fait son apparition dans le fond de la pièce. Elle se tient immobile. Les deux spectres disparaissant presque instantanément. Les deux femmes n’ont plus jamais été vues après cet évènement.

Après la messe, l’évêque bénit la maison de haut en bas, s’attarde dans les chambres, notamment l’ancienne chambre du Major, la bibliothèque, la salle de dessin, dans toutes les pièces où les bruits sont fréquents. D’un coup, alors qu’il est dans une chambre avec les prêtres, une forte détonation ébranle une petite table basse. L’évêque sait, alors, que la présence démoniaque n’est pas contente. Il continue de bénir le manoir et récite des paroles tirées du rituel d’exorcisme.

Depuis, aucun phénomène particulier n’est venu troubler la quiétude du manoir de Ballechin. Après cette bénédiction, Ada Goodrich Freer et les autres sont restés encore une semaine sur les lieux, sans que rien de particulier se produise.

 

Les suites

 

L’intérieur du manoir

 

Après cet évènement, plus rien d’anormal ne se passa au manoir de Ballechin. Par la suite, les lieux ont été investis par de nombreux chasseurs de fantôme qui n’ont rien remarqué de particulier, aucun fantôme boiteux, aucun bruit anormal, aucune apparition spectrale, aucun gémissement… le manoir avait retrouvé son calme.

Lorsque John Stuart apprit que son manoir était le théâtre de nombreux visiteurs, il écrivit à plusieurs journaux, disant que jamais il n’avait voulu des chasseurs de fantômes sur sa propriété.

Cependant, le 8 juin 1897, J. Callender Ross, l’un des invités de Ballechin, publia une attaque en règle dans le Times. Dans un long article intitulé « Sur les traces d’un fantôme », il dénonça la mise en scène effectuée par la SPR, Lord Bute et Ada Freer pour faire croire le manoir était hanté. Pour lui, le manoir n’a jamais été hanté et tout était de la mise en scène.

Après cet article, de nombreuses réponses arrivèrent au journal. Certaines provenaient de personnes ayant séjourné au manoir et qui réfutaient les dires de J. Callender Ross. Ces témoins furent alors accusés de mensonges, de naïveté et de « pauvres êtres victimes d’hallucinations ». On prétendit que tous manquaient d’objectivité, leur intégrité morale fut remise en question et leur réputation en pâtit. Dans le lot des témoins, il y avait le Colonel Taylor qui avait déclaré avoir dormi plusieurs nuits au manoir et n’avoir jamais rien vu.

Madame Stuart, qui fut citée à plusieurs reprises dans le Times, publia un article le 18 juin 1897 dans lequel elle dit n’avoir jamais loué le manoir à une équipe d’enquêteurs du paranormal. Elle pensait que c’était des locataires ordinaires. Elle ne savait pas que les conversations privées entretenues avec l’un ou l’autre allaient être rendues publiques. Elle se dit victime d’une tromperie.

Cet article suscita de nombreuses réactions et divisa les gens en deux parties : ceux qui croyaient le manoir hanté et ceux qui n’y croyaient pas. Les correspondances, les explications… allaient bon train, chacune des deux parties se renvoyant la balle et diffamant l’autre.

Malgré cela, Ada Freer choisit d’écrire un livre : « La Hantise présumée de la Maison B. » (en anglais [The Alleged hauting of B-House] dans lequel elle raconte son expérience au manoir Ballechin. Le livre reçut de nombreuses critiques et fit parler de lui. C’est pourquoi il fut réédité et publié sous la forme d’un feuilleton dans le Times en 1899.

En 1973, la famille Stuart vendit le manoir de Ballechin. En 1932, la maison fut jugée inhabitable et resta inoccupée durant de longues années. En 1963, le manoir était dans un état de délabrement tel qu’il fut partiellement démoli. Seules la cuisine, la nursery et les dépendances furent épargnées. En 2009, les propriétaires firent construire une prolongation de ce qui restait des murs extérieurs et la maison fut rebaptisée Old Ballechin [le vieux Ballechin]. Récemment, elle a été remise en vente.

Manoir hanté ou canular ? Certains pensent Ballechin était hanté, d’autres pensent que cela a été une formidable mise en scène pour faire connaître la SPR et pour se faire de l’argent. En tout cas, on n’aura jamais la réponse, d’autant plus qu’aujourd’hui, rien d’anormal ne se passe au manoir.

Marie d’Ange

Sources : The Alleged Hauting of B-House

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