L’affaire Gaufridy

Voilà une affaire de possession de démoniaque qui donna lieu à un retentissant procès dans cette France du 17e siècle. L’affaire Gaufridy a défrayé la chronique et nous montre que parfois la réalité dépasse la fiction.

 

 

Un pacte satanique

 

Ouvrage de Jacques Fontaine sur l’affaire Gaufridy

 

Louis Gaufridy est né vers 1580 dans le petit village de Beauvezer, dans l’actuel département des Alpes de haute Provence. Il était le fils d’un berger et neveu de Christophe Gaufridy, curé de Pourrières. Très proche de cet oncle qui l’initia à la foi, Louis Gaufridy montra de réelles capacités pour les études. Sa famille décida de faire de lui un prêtre et il fut ordonné curé des Accoules à Marseille vers 1605.

Juste que là, rien d’exceptionnel. Le curé Gaufridy était quelqu’un qui aimait les plaisirs de la vie, il était un bon vivant, ne rechignait jamais à une invitation à un bon repas, aimait le bon vin et surtout, il ne pouvait s’empêcher de regarder avec convoitise les femmes.

Les paroissiens adoraient ce curé si jovial, si vivant et Louis Gaufridy le leur rendait bien.

Un jour, en cherchant les Épîtres de Cicéron pour en faire don à un écolier auquel il s’était attaché, Louis Gaufridy trouva un grimoire que son oncle lui avait offert alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Ce grimoire comportait six feuillets. Sur chacun des feuillets étaient inscrits quarante caractères ou chiffres et deux vers en français. Intrigué, Louis Gaufridy lit ces vers à haute voix et lorsqu’il termine le dernier vers, le Diable lui apparaît sous une figure humaine, très douce, presque sous l’apparence d’un ange.

L’apparition déclare s’appeler Lucifer et dit que Gaufridy l’a invoquée en récitant ces vers. Et comme il l’a fait apparaître, Lucifer lui propose de lui donner tout ce qu’il désire en échange d’un sacrifice : le curé doit rapporter toutes ses bonnes œuvres au Diable. Lucifer lui promet qu’il pourra satisfaire sa passion pour les jeunes femmes et qu’il jouira après d’elles d’une grande réputation. Louis Gaufridy accepta le pacte. On retrouva cette promesse écrite de la main du curé dans un livre dont l’auteur est anonyme. Et voici cette lettre :

« Je, Loys prestre, renonce a tous et a chascun des biens spirituels et corporels, qui me pourroient estre donnez et m’arriver de la part de Dieu, de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes ; et principalement de la part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apotres Pierre et Paul et de sainct Francois. Et a toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes œuvres que je ferai, excepte la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux à qui je les administreray, et en cette maniere j’ay signe ces choses et les atteste. »

On retrouva aussi une lettre signée de Lucifer :

« Je Lucifer, promets sous mon seing, a toy seigneur Loys Gaufridy prestre, de te donner vertu et puissance, d’ensorceler par le soufflement de bouche toutes et chacunes les femmes et les filles que tu desireras : en foy de quoy j’ay signe Lucifer. »

 

Magdeleine de la Palud

 

 

Après ce pacte, Louis Gaufridy obtient une très bonne réputation chez les femmes ce qui lui permit d’entrer dans la maison de Monsieur Mandols de la Palud, un gentilhomme de Marseille, père de trois filles, toutes trois très belles.

Magdeleine, l’une des sœurs, captiva Louis Gaufridy par sa beauté. Ce dernier devint son confesseur, ce qui lui permit de passer des instants seul avec la jeune fille. Et ce qui devait arriver arriva : le père Gaufridy s’adonna à des attouchements sur la jeune fille, qui n’eut pas d’autre choix de le laisser faire. Magdeleine de la Palud avait conscience que ce qu’elle faisait avec ce prêtre était mal, contraire à la religion, mais elle ne pouvait lui résister. Magdeleine tomba dans une profonde mélancolie que les médecins ne purent soigner. La jeune femme restait prostrée sur elle des heures entières, le visage figé dans une expression de douleur immense, sans bouger, sans parler.

Les médecins conseillèrent à son père de la faire changer d’air et de l’envoyer en voyage. On l’envoya dans une bastide voisine et Gaufridy, qui en était tombé amoureux, continua à lui rendre visite.

Bien sûr, cette retraite ne soigna pas Magdeleine qui souffrait d’une profonde mélancolie, et la jeune fille fut envoyée au couvent, chez les ursulines d’Aix où elle vécut pendant trois ans, délivrée de son mal mystérieux.

Gaufridy se tint loin d’elle pendant ces trois années, mais il n’arriva pas à l’oublier. Pire, il se mit en tête que Magdeleine de la Palud devait être encore plus belle, plus désirable, et il ne put s’empêcher d’aller la voir au couvent. Là, il lui déclara sa flamme et la jeune fille ne put lui résister. Mais au couvent, le prêtre ne pouvait rien tenter. Les deux tourtereaux s’écrivirent des lettres enflammées, en langage codé. Et, n’en pouvant plus, Gaufridy persuada la famille de Magdeleine de la faire sortir du couvent.

Revenue chez elle, Magdeleine se donna au prêtre, elle succomba à ses avances et devint sa maîtresse, sa préférée. Car Gaufridy avait d’autres maîtresses, notamment Blanchette et Pintade avec qui il assouvissait ses besoins sexuels. Et il jouissait d’un pouvoir tellement attractif, que d’autres femmes se jetaient à ses pieds.

La famille de Magdeleine de la Palud avait confiance au prêtre, elle le laissait s’entretenir seul avec la jeune fille des heures entières sans se douter que dans la chambre fermée, Magdeleine était soumise à Gaufridy. Et cette dernière tomba éperdument amoureuse du prêtre, ce qui la perdit. En effet, sa famille, voyant comment elle se comportait avec Gaufridy en public, comment elle le mangeait du regard, comment ses palpitations s’accéléraient dès qu’elle se retrouvait en sa présence, l’interrogea et découvrit la relation qui se jouait entre eux.

Magdeleine ne nia pas cette relation coupable avec Gaufridy et pour l’expliquer, elle accusa son amant de sorcellerie. Elle raconta que le prêtre lui avait offert, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, un agnus dei (une médaille de cire bénite sur laquelle est gravée un agneau ou une image pieuse) et que cet agnus dei était ensorcelé. Et c’est avec cet objet qu’il avait réussi à la persuader que les confesseurs faisaient ces choses avec leurs filles spirituelles. Magdeleine montra aussi les lettres que lui avait écrites le prêtre alors qu’elle était au couvent, des lettres remplies de caractères diaboliques envoyées pour mieux l’assouvir et la contrôler.

La jeune femme avoua qu’en plus de la médaille et des lettres, Gaufridy lui avait donné deux autres objets eux aussi ensorcelés, une pêche, qu’il mangea avec elle, et une noix très dure. Puis, Gaufridy l’aurait obligé de signer de son sang sept ou huit pactes avec le démon et il lui aurait donné un serviteur démoniaque, un serviteur qui la transporta dans les airs jusqu’à une montagne située près de Marseille où se donnait un sabbat. Et que là, Gaufridy était vénéré comme un prince.

Lors de ce sabbat, Magdeleine de la Palud raconta avoir vu des choses terribles, horribles, des femmes copuler avec des bêtes. Magdeleine, devant une assemblée de sorcières, jura fidélité au diable et on la marqua du signe démoniaque à la tête et sur la poitrine.

 

 

Les préludes d’un procès

 

Portait de Sébastien Michaëlis

 

Sébastien Michaëlis était un dominicain français né vers 1543 dans le département du Var et mort le 5 mai 1618 à Paris. Cet homme a été à l’origine d’un projet de réforme au sein de l’ordre dominicain et jouera un grand rôle dans l’affaire qui nous passionne aujourd’hui.

En ces temps-là, Sébastien Michaëlis essayait de remettre de l’ordre dans toutes les affaires de possession démoniaque et de sorcellerie qui secouait le pays. Et c’est tout à fait normalement qu’on lui parla de Magdeleine de la Palud et de l’affaire du père Gaufridy.

Alors inquisiteur à Avignon, Sébastien Michaëlis se rendit sur place et interrogea la jeune fille. Il se rendit compte que Magdeleine, même si elle n’avait pas appris le latin, parlait couramment cette langue et répondait aux questions qu’on lui posait en latin. Il entreprit alors de l’exorciser, et s’aperçut que dès qu’il lui administrait la communion ou l’absolution, Magdeleine se mettait à trembler d’une façon extraordinaire et lorsqu’il lui imposait les mains sur la tête, il sentait à l’intérieur de son crâne comme un bourgeonnement d’insectes.

Magdeleine de la Palud fit preuve aussi d’un don de voyance en donnant des détails sur des évènements qu’elle n’avait pas assistés. Et lorsque l’exorciste faisait une erreur sur les paroles du rituel, Magdeleine le corrigeait en riant. Elle révélait aussi des secrets concernant les démons et leurs pouvoirs.

Cette affaire fit grand bruit à Aix et parvint aux oreilles du procureur général du Parlement d’Aix, Monsieur Rabasse, qui ouvrit une enquête. Deux magistrats, Monsieur Léguiran et Monsieur Thoron se rendirent sur place. Gaufridy se rendit naturellement aux magistrats et l’on ne retrouva aucun livre ni document à sa charge.

On interrogea Magdeleine de la Palud et l’on fut surpris pas ses attitudes. En effet, parfois elle se présentait comme étant possédée par Asmodée, était prise de mouvements convulsifs, adoptait des postures indécentes et criait l’innocence du Gaufridy. Et parfois elle se présentait calme, et accablait le prêtre.

Le 3 mars 1611, deux médecins, Jacques Fontaine et Louis Grassi, ainsi que deux chirurgiens, Pierre Bontems et Antoine de Mérindol, l’examinèrent. Et tous constatèrent des marques sur son corps, comme des marques laissées par des aiguilles. Ils reconnurent aussi que Magdeleine était parfaitement insensible à certains endroits de son corps. Et cela, à cette époque, était une preuve irréfutable d’une possession démoniaque. Ils notèrent aussi que Magdeleine de la Palud n’était plus vierge et qu’elle avait eu plusieurs rapports sexuels, parfois violents.

En prison, Gaufridy nia tout ce dont on l’accusait, mais sous la torture, il admit avoir pratiqué sur Magdeleine des attouchements. Puis, à bout de force, il avoua avoir contracté un pacte avec Lucifer et raconta comment cela s’était passé.

Gaufridy fut aussi examiné par les médecins qui remarquèrent les mêmes marques insensibles de piqûres. Gaufridy fut interrogé de nombreuses fois au cours desquelles il niait son implication dans cette affaire et il avouait en être l’instigateur.

 

 

Le procès

 

L’affaire Gaufridy fait la une des journaux.

 

En fait, il n’y eut pas de procès, les marques retrouvées sur les corps de Gaufridy et Magdeleine de la Palud suffirent à convaincre le la Cour de justice de la culpabilité de ces deux personnages.

Le 18 avril 1611, le procureur général conclut à la condamnation de Gaufridy. Le 28 avril 1611, appelé à témoigner devant le Parlement, Gaufridy ni ne nia ni n’avoua ses crimes.

Le 30 avril 1611, il fut condamné au bûcher pour acte de sorcellerie, séduction, impiété, magie et autres abominations.

Enfin, le 18 avril 1611, Rabusse, le procureur général conclut à la condamnation de Gaufridy, et requit qu’il fût brûlé vif, après avoir été dégradé des ordres sacrés par l’évêque de Marseille.

Avant de lui appliquer cette sanction mortelle, on lui demanda qui avait participé avec lui aux sabbats. Il donna le seul nom de Magdeleine et ajouta que beaucoup de religieux s’adonnaient au Diable.

Quant à Magdeleine de la Palud, elle fut exorcisée et rejoignit les sœurs ursulines d’Aix où elle coula une existence tranquille.

 

Dans cette affaire, il est encore question de sorcellerie, de pactes démoniaques. Dans cette France troublée du XVIIe siècle, où tout était sujet à la diabolisation, on peut se poser la question si Magdeleine était vraiment possédée ou simplement une victime d’un prêtre qui ne pouvait gérer ses pulsions. Dans les deux cas, Magdeleine était une victime.

 

 

Sources : ledroitcriminel.fr

 

Marie d’Ange

 

 

Pour aller plus loin


 

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